en Pays de Lyons
Quand cette maison nous est échue il y a une trentaine d’années, nous succédions à quatre générations familiales depuis sa construction sous la Restauration, après les vicissitudes traversées par la famille pendant la Révolution et l’Empire.
La maison, modernisée au début du siècle dernier, a été implantée en plein milieu d’un ensemble distrait d’une ferme mitoyenne, propriété de la famille de longue date. À la maison principale avaient été ajoutés quelques aménagements de services en partie disparus car n’ayant plus d’utilité et surtout un grand potager à demi clos de grands murs en bauge.
La maison orientée Est et Ouest nous a conduits à privilégier d’abord l’aménagement, à l’Ouest, d’une terrasse entourée de buis suffisamment hauts pour protéger les bains de soleil des vents d’Ouest et du Nord. Cette réalisation à la suite de travaux de remise en état nécessaire du bâti a été le point de départ d’une envie d’aménagement du jardin plus ambitieux. Mais il nous a fallu compter avec une forte pression familiale qui n’a pas manqué de nous rappeler que nous n’étions que de passage et que les projets devaient respecter le legs des générations passées. Les massifs de rhododendrons monumentaux rendus à l’état sauvage, les grands arbres qui marquaient les perspectives nous y incitaient. Ces rhododendrons étant plus ou moins exubérants suivant les années, il faut les tailler sévèrement.



Les arbres, pour certains par génération spontanée, avaient obstrué des perspectives, un peu de tri était nécessaire. Malheureusement la tempête de Noël 1999, complétant le travail de celle de 1989, est venue déjouer nos sélections. Appel à une certaine abnégation, les nombreux grands arbres qui sont tombés sans grand discernement n’étaient généralement pas ceux que nous avions condamnés… Par chance nous n’avions pas eu le temps de mettre à exécution nos projets d’abattage avant cette tempête. Mais il a fallu remettre en état un jardin très endommagé et faire disparaître les souches. Une des plus mauvaises idées qui m’ait traversé l’esprit a été d’utiliser la présence d’une pelleteuse pour les enterrer : ceci a généré une explosion de champignons et pratiquement l’impossibilité de replanter à proximité. Fort de cette malheureuse expérience nous avons, lors d’abattages ultérieurs, fait rogner les souches et évacuer les copeaux.
La réflexion engagée à l’occasion du mariage de notre fille, quelque temps avant la tempête, avait permis de retrouver un peu la structure d’origine de certains espaces entourant la maison, d’aménager des perspectives de vue depuis l’intérieur et de préparer la relève des arbres appelés à disparaître, faisant les éclaircies nécessaires pour dégager les vues que nous entendions privilégier.
La trace de la tempête du côté Ouest nous a incités à faire une ouverture dans la haie qui bordait le jardin. Nous avons taillé en boule des arbustes qui poussaient dans cette haie, afin de répondre à celles qui entouraient la terrasse. En jouant sur des écartements plus faibles entre les boules lointaines, nous avons créé l’illusion d’une perspective allongée. De l’intérieur de la maison, le regard était conduit vers la forêt dans le lointain. Nous avons ensuite procédé de même à l’Est.
L’ancien potager nous a longtemps interrogés. Comment aménager ce grand espace qui avait été une fierté de la maison jusqu’à la deuxième guerre mondiale ? Il restait entouré sur deux côtés d’un mur en bauge ayant perdu sa couverture, et effondré pour partie. Nous avons pris la décision de le refaire entièrement avec son chapeau à double versant en ardoises. La tentation pouvait être de refaire ensuite un potager avec ses allées fleuries, ses arceaux et ses carrés bien dessinés, rétablir la petite serre qui avait disparu. Mais nous avons tout de suite écarté cette idée en raison de la charge d’entretien potentielle. D’ailleurs nous aurions été dans l’incapacité d’absorber la production subséquente. N’était-ce pas d’ailleurs la raison de sa disparition progressive dans les décennies d’après-guerre, pendant lesquelles la maison ne revivait qu’au rythme des vacances scolaires ?
La ligne directrice était que nous devions être capables d’entretenir l’ensemble, seuls, sans le recours à des bras extérieurs. Nous n’avons peut-être pas bien anticipé que ce qui paraissait gérable, alors, pouvait se révéler plus problématique avec le poids des ans… Quoi qu’il en soit nous avons décidé de faire un grand jardin de buis inspiré de dessins italiens, mais à notre mesure.
Gardant l’idée de potager, nous avons conservé un espace en surélévation, suffisamment large pour y installer des carrés de culture. Mais en dehors d’une petite bande le long du mur, ce projet de carrés de fleurs et de potager n’a pas été poursuivi. C’est par contre de cet espace que nous aimons profiter de la vue sur les buis, le regard s’échappant vers le sud du jardin sous la couronne des arbres. Le jardin avait évolué jusqu’alors au rythme d’inspirations ponctuelles guidées par l’idée de profiter de perspectives surtout de l’intérieur de la maison ; ne pas être tributaire de la pluie normande pour profiter du jardin !



Une voisine experte nous a alors recommandé de faire appel à Georges Hayat, paysagiste de la région, pour nous aider à ordonner nos idées et tirer un meilleur parti de l’existant. Grâce à lui quelques massifs sont venus finir de souligner le dessin général que nous avions poursuivi et fait évoluer. Plusieurs massifs de buis sont venus compléter et souligner les perspectives Est et Ouest. Le mur en bauge du potager n’avait pas encore été habillé et pouvait heurter le regard par son étendue et sa rigidité. Compte tenu des coûts engagés pour sa réfection, nous nous étions interdits d’y faire un quelconque trou qui aurait pu créer des infiltrations ou des fissures. La solution a été de construire de façon cadencée des structures en châtaignier, détachées du mur, que nous avons pu réaliser nous-mêmes. Ainsi nous avons obtenu un ensemble moins austère avec les massifs de buis et qui rappelait la destination initiale de cet espace.
Nous avons été attentifs à intéresser nos enfants. Ils se sont accordés pour que l’un d’eux poursuive l’aventure. Ainsi une sixième génération s’apprête à faire ses propres expériences tout en assurant la continuité familiale dans cette maison. Une belle perspective !…

Le jardin, situé à proximité de la Forêt de Lyons, dans l’Eure, n’est pas ouvert au public.

